Mort et vie du sergent Trazom

CouvTrazom
Illustration de couverture réalisée par Maxime Desmettre

« J’aurais souhaité évoquer avec vous ce que tout le monde à Vienne ignore au sujet de Mozart. Parlez-moi donc de sa carrière militaire. »

Le futur est arrivé plus vite que prévu. Nous sommes au dix-huitième siècle et la révolution industrielle a déjà radicalement changé la face de l’Europe : les campagnes deviennent villes en se couvrant d’usines et de manufactures, le chemin de fer s’étend d’un bout à l’autre du continent, le télégraphe ouvre de nouvelles perspectives de communication, et bientôt des ballons dirigeables feront la navette entre les deux rives de l’Atlantique… Dans une société moderne qui ne jure plus que par le progrès technique, le développement économique, le confort matériel, y a-t-il encore une place pour cette futilité qu’est la musique ? Y a-t-il encore une place, à Vienne, pour le génie de Mozart ?

Le matin du 5 décembre 1791, le corps du sergent Trazom est retrouvé gisant dans la boue de Constantinople, parmi d’autres soldats tombés au front. Seul son ami Lorenzo Da Ponte, avec qui il composa les Noces de Figaro, a conscience de l’inestimable perte que représente la mort de Wolfgang Mozart. Comment le musicien le plus talentueux de son époque en est-il arrivé là ?

Ce roman uchronique paraîtra en juin 2020 aux éditions Nestiveqnen, suite au succès de la campagne de financement participatif pour les 25 ans de l’éditeur.

 

Un court extrait du roman…

Le cabriolet s’arrêta en face de l’un des obélisques de marbre coiffés de colossales aigles bicéphales, qui matérialisaient l’entrée du palais. Wolfgang demeura pétrifié sur sa banquette jusqu’à ce que Miloš lui fasse signe de descendre. Les deux hommes s’échangèrent un salut cordial. Wolfgang lui demanda de transmettre ses amitiés à signor Salieri, puis l’automédon fit volter sa jument dans un nuage de poussière, laissant-là son passager. Wolfgang ne se tint pas longtemps seul sur le pavé de la cour d’honneur, sans savoir qu’y faire : il fut pris en charge par un garde impérial portant le sabre, le casque et un plastron de carabinier, qui à son tour l’orienta vers un civil en frac et haut-de-forme. Ce dernier vérifia sur un registre l’identité du nouveau venu, ainsi que les raisons de sa visite. L’étui de cuir garni de partitions fut examiné puis déclaré inoffensif. D’autres militaires prirent alors le relais quatre ? cinq ? entraîné dans un tourbillon enivrant, Wolfgang ne prêta que peu d’attention à ces rouages anonymes de l’administration impériale, guerriers reconvertis en portiers, dont les traits inexpressifs et les gestes mécaniques lui évoquèrent ceux d’automates. Il eut une pensée furtive pour son ami Da Ponte. Celui-ci, si prompt à réclamer de l’action, à évoquer d’hypothétiques lauriers du triomphe, ambitionnait-il, à l’instar de ces hommes, de troquer l’incertitude du champ de bataille pour une place confortable de pantin protocolaire ?

Quoi qu’il en soit, c’était bel et bien lui, Wolfgang Mozart, et non le capitaine des chasseurs italiens du 17ème d’infanterie, qui arpentait actuellement la grande galerie du palais de Schönbrunn !

Passées les premières minutes d’émerveillement dû à sa présence en un endroit aussi prestigieux, un sentiment de malaise commença à s’insinuer en lui. L’aménagement intérieur du palais se révélait très différent de ce à quoi il s’attendait, car fort éloigné de l’image qu’il en avait conservé. Certes, vingt-huit années s’étaient écoulées depuis le récital donné dans la salle des miroirs par l’enfant virtuose. Tout pouvait changer en un tel laps de temps, les lieux comme les souvenirs. Le monde avait tant évolué depuis le milieu du siècle, pourquoi pas Schönbrunn ? Les souverains n’étaient pas condamnés à singer éternellement le modèle versaillais, rien ne les obligeait à vivre parmi les outrances propres à l’architecture baroque. Wolfgang s’étonnait néanmoins des transformations subies par la résidence impériale : rejetant les boiseries, le marbre, les tentures, les dorures, Schönbrunn faisait désormais la part belle au métal. Les murs, essentiellement gris comme ceux des usines de Mariahilf, ne put-il s’empêcher de songer – étaient décorés de pilastres de fer. Les lustres en cristal d’autrefois avaient été délogés par de grandes boules de cuivre d’où émanait une lumière tamisée. Sur le plafond, en lieu et place des habituelles fresques, couraient des câbles de toutes tailles, de toutes formes ; Wolfgang leur attribua une fonction esthétique plus que pratique. À défaut de susciter une répulsion ou un enthousiasme sans nuance, cette mode nouvelle, pour ne pas dire futuriste, déconcertait. Mais rien ne surprenait autant que ces rails parallèles parcourant chacune des salles du palais, ainsi que Wolfgang put le constater en passant de la grande galerie à la salle du carrousel, puis au salon des cérémonies. Là, son guide anonyme lui signifia d’attendre qu’une autre personne vienne le chercher pour passer dans le salon bleu chinois. Il comprit qu’il aurait tout le temps de réfléchir au mystère du mini-chemin de fer de Schönbrunn… À moins qu’il ne trouve le courage d’échanger quelques mots avec l’un des quatre visiteurs qui, comme lui, se voyaient contraints à l’inaction devant des portes closes.

Wolfgang fit ce qu’on lui avait dit de faire : il patienta. Il alla d’une fenêtre à l’autre, admira le bel ordonnancement du parc et de ses jardins à la française. Il vérifia cent fois ses partitions, regrettant d’avoir emporté celle-ci et non celle-là : l’aria Ruhe sanft, mein holdes Leben aurait-elle pu, sous la rude écorce impériale, toucher le cœur de Marie-Thérèse ? Aurait-elle apprécié sa sérénade Gran Partita ? Il fit les cent pas. Durant de longues minutes, il se perdit dans la contemplation des pilastres de fer et des lustres de cuivre. La question des rails resta en suspens. Il fut plusieurs fois tenté d’interroger l’un des militaires qui, à intervalles réguliers, circulaient d’une pièce à l’autrela porte du salon bleu chinois demeurant désespérément close. Il finit par demander l’heure à l’un des quatre inconnus, celui qui, en vérité, affichait l’air le moins revêche.

« Il est treize heures moins le quart, monsieur.

— Depuis combien de temps attendez-vous ?

— Quelle importance ? Nous nous mettons à la disposition de Sa Majesté impériale : peut-on imaginer temps mieux employé ?

— Vous avez sans doute raison… »

N’ayant rien de mieux à faire pour tromper leur ennui, ils entamèrent la conversation ; ou plus exactement, l’inconnu parla à Wolfgang, qui l’écouta raconter son histoire. Il s’agissait d’un gentilhomme campagnard, propriétaire terrien des environs de Sankt Pölten. Il venait à la capitale solliciter l’arbitrage de l’impératrice à la suite d’une querelle de voisinage qui s’enlisait inexorablement ; une sombre affaire de droits de chasse violés et de règlement d’affouage mal appliqué, dont le récit minutieux fut loin de passionner son vis-à-vis. Celui-ci y prêta pourtant une attention polie.

« Et vous monsieur, demanda soudain le bavard, qu’est-ce qui vous amène ici ? Quelle est la nature de vos activités ?

— Je suis musicien. Je compose. »

Puis, après une hésitation, Wolfgang précisa avec une légère réticence :

« Le ministre des Affaires culturelles m’a obtenu une audience avec Sa Majesté impériale. Je compte lui présenter mon travail. »

Le gentilhomme campagnard considéra la veste de brocart, les bas de soie rose, le luxueux gilet, les souliers neufs, avant d’émettre la conclusion suivante :

« J’ignorais que l’exercice de la musique payait si bien. Innocemment, je me figurais que les artistes s’habillaient de haillons et végétaient dans une mansarde jusqu’à ce que la tuberculose les emporte… Ceci dit, j’en suis ravi pour vous. »

(Extrait du vingtième chapitre)